« Où passe l’aiguille » de Véronique Mougin

Editions Flammarion – Parution le 31 Janvier 2018
Masse critique et rencontre auteur Babélio

Il y a de ces livres qui nous chamboulent, nous bouleversent. De ces livres pour lesquels on cherche, pendant des jours, les mots justes, pour les raconter, les mettre à l’honneur et communiquer notre ressenti au fil de leurs pages.
Partager le chemin sur lequel la famille Kiss nous emmène, une route chaotique sur laquelle on fera connaissance, entre autres, avec Tomi. Un début aux apparences somme toute assez banales, des enfants qui jouent, en toute insouciance. En pleine guerre. 1944.
Fils de père tailleur, Tomi déteste coudre. La couture l’indiffère, une fuite incessante fasse à la volonté de son père de lui transmettre son savoir. Et pourtant… Il en reviendra…
Et puis, un mauvais jour tant redouté, leur vie bascule, les nazis croisent leur route. Une rafle. On les enlève. Les semeurs de terreur sont partout. La famille Kiss se retrouve dans la spirale infernale et terrible de la déportation.
On a beau lire des livres et des livres sur ce thème, à chaque fois, l’horreur nous terrasse.
« Je n’ai jamais vu un endroit pareil. Personne n’en a jamais vu, ni même pensé, imaginé ou cauchemardé. C’est une sorte de prison, en bien pire. Un camp de travail, sauf que le travail en question te tue. Un asile de fous tenu par les porcs les plus sadiques que la terre ait portés… »
Femmes et filles sont aussitôt séparées des maris et fils… à jamais.
Lorsque le père et le fils se retrouvent face à cette « nouvelle vie » exécrable, féroce, violente, dégradante, leur union fera leur force. Leur lien familial, mais aussi leurs amis, seront leur salut. Et la couture, leur bouée de sauvetage… Tomi sera transporté par cette découverte… sa métamorphose, son avenir….

Ce livre raconte une histoire vraie. Basée sur les souvenirs de son cousin Tomi, Véronique Mougin n’avait pas envie d’une bio ou d’un témoignage. Comme une nécessité qu’il réussisse à parler aux ados d’aujourd’hui… En moins poussiéreux… Comme une envie de mettre en corrélation sa vie d’ado avec celle de ceux d’aujourd’hui. Donner une vision de sa vie comme un voyage. Il trouve enfin sa place dans cette maison de couture. Le chemin malgré les traumatismes à cet âge et comment se fabrique un homme alors que son destin bascule. « Les moments chauds ». Véronique Mougin souhaitait faire parler les autres personnages pour ne pas entendre que la voix de son cousin. Dans cette histoire, l’aspect de groupe, d’être ensemble était primordial. Toutes les créations de Tomi ont été prises en photo, ce qui a aidé à illustrer ses écrits. Elle a eu aussi la chance de rencontrer le fils de Ted Lapidus qui l’a aidée pour les aspects techniques liés à la haute couture.
Pour Tomi, se consacrer à la beauté a été sa revanche, et la couture sa thérapie.
« Le vêtement aide à vivre » selon Tomi.

Tout comme je l’ai été moi-même, transportée tout au long de cette lecture, par la force de cette histoire, la force de l’écriture de Véronique Mougin, qui a si habilement su retranscrire les souvenirs de son cousin au cœur de ces pages. En dépit de la noirceur de ce tableau, j’ai, dès le départ et sans cesse, toujours eu cette sensation de la présence d’une lumière… Une lecture qui laissera une empreinte indélébile, pour longtemps, que je vous conseille vivement de découvrir.
Je remercie Babélio, dans le cadre de leur masse critique, pour l’opportunité qu’ils m’ont offert de vivre ce voyage époustouflant, sans oublier Véronique Mougin, que j’ai eu la chance de rencontrer ; merci Véronique aussi pour nos échanges pendant l’évolution de ma lecture.

« Je suis dans l’atelier de mon père…. Au cœur d’un pays familier, au creux ouaté du tissus, sous la trame serrée des miens, dans le droit fil, là où passe l’aiguille. Chez nous. »

« La vérité : quand je couds, je n’ai pas de visions. Je ne revois pas le camp, les punitions, l’appel ou pire. Je me concentre, l’aiguille passe et repasse, chaque geste mille fois répété et doucement je deviens le fil…Lorsque je travaille, comme quand je danse, j’oublie ».

« Je pensais qu’alors les mots sortis de moi refroidiraient ma colère et me délivreraient des morts, qu’ils prendraient sur eux ma douleur. En vérité, l’inverse se produit. A mesure que mon écriture s’améliore mon chagrin augmente… ».

« Et contrairement à ce que dit le proverbe on ne sait jamais, jamais entends-tu, où passera l’aiguille. Moi je parle la couture couramment mais tu traduiras ça comme il faut dans la langue des livres… ».

Les mots de l’auteure… à l’occasion de sa rencontre…

– Comment est née la volonté de coucher cette histoire sur le papier ?
Petite fille et nièce de déportés, Véronique Mougin s’est sentie responsable de transmettre l’histoire léguée. Ce livre a été fait avec ses moyens. Véronique Mougin a la conviction que cette histoire est aussi une affaire de résilience. Avec la crise de la quarantaine revisiter son arbre généalogique et ses fantômes. Véronique Mougin a plus fréquenté son cousin qui se dit qu’à 89 ans il était temps.

– Dans ce livre, y a-t-il une part de fiction ? Si oui laquelle ?
Il faut éviter de donner prise à la contestation, pas de remise en cause de l’histoire et respecter la réalité historique. Il est important de visiter les lieux, écouter et retranscrire les souvenirs de Tomi… Comme un sentiment de plus de liberté après la libération pour raconter la Shoah pour être entendu. Seuls quelques artifices ont été intégrés pour étoffer la part de récit de ce roman.

– Comment a été perçu ce livre par la famille, lors de sa parution ? Par le cousin Tomi ?
Il n’a pas voulu lire le manuscrit car il n’avait pas envie de relire les faits réels déjà connus de lui mais depuis quelques temps il le lit tous les jours… Il est soulagé d’avoir fait quelque chose qui va rester pour rendre hommage à son travail de créateur, dont il est fier. Mais Tomi refoule sans cesse le fait d’être juif par peur qu’on se venge.

– Pourquoi ce titre ?
Cet intrigant proverbe signifie « Tel père tel fils », là où passe le père, le fils suit. Une référence double, non seulement à la couture mais aussi à l’aiguille tatouant les juifs déportés.

– Je suppose qu’écrire sur un tel sujet, surtout sur un proche, est très difficile. Qu’avez-vous ressenti lors de l’écriture ?
L’histoire mérite le travail réalisé. C’est une bonne histoire qui peut divertir les lecteurs. La partie documentaire est plus difficile, réaliser que tout s’est vraiment passé, les faits à transmettre aux enfants. Ressentir une prise de conscience. Avoir une vision différente de la Hongrie. La difficulté était davantage psychologique et professionnelle à écrire sur les camps, les scènes déjà tellement écrites. Un grand plaisir à revivre les fin des années 40 à Paris, le milieu des petites mains de la haute couture. La magie de la mode…

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