« 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange » de Elif Shafak

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Partition le 8/01/2020
Editions Flammarion.

Sélection Prix des Lectrices Elle 2020

Elle est en train de mourir, physiquement, mais son esprit vagabonde toujours dans les méandres de son passé. Pendant 10 minutes et 38 secondes, Leila revit les moments clé de son existence. Ses flashbacks se déclenchent par le souvenir d’une odeur, d’une ísaveur. Et c’est ainsi que nous allons découvrir qui fut cette femme, prostituée, maintenant au fond d’un container, au bout de sa vie.
« Leila commençait à comprendre que les sentiments de tendresse doivent toujours rester cachés, qu’ils ne peuvent être révélés que derrière une porte close et ne jamais être évoqués ensuite. »

Ce livre s’organise en trois grandes parties.
L’esprit : A ce stade, pendant que la vie quitte progressivement le corps de Leila, son esprit lui renvoie ses derniers messages. Savoir ce qu’elle a vécu, comment elle a vécu, étouffée par la tradition et la soumission. Recherche de la liberté, en quête d’évasion, qu’elle finira par trouver en fuyant à Istanbul. Une nouvelle vie. Un nouveau tournant… Et puis on fait connaissance avec ses cinq amis, aux noms si spéciaux : Nalan, Sabotage, Jameelah, Zaynab, Humeyra. Ils sont tous un peu écorchés, ils auront tous un rôle essentiel aux côtés de leur amie commune.
Le corps : Son esprit s’est éteint. Son corps sans vie est découvert et emmené à la morgue. Ses amis sont dévastés, la tristesse et son manque les submergent. Mais ils sont bien là. Ils sont sa famille, absente et dans le déni. Leur amitié est plus forte et ne cessera jamais de se renforcer. Jusqu’au bout et même au-delà… Ils sont prêts à tout, même dans l’extrême, pour Leila…
L’âme : Un seul mot peut résumer cette dernière partie : liberté…

Je suis devenue la sixième amie de Leila. Je me suis attachée à cette bande de copains, j’ai eu l’impression de les comprendre, de les écouter. Cette histoire est une vraie leçon d’amitié, de volonté, de courage et de renaissance. Ce roman a ce petit quelque chose qui m’a changée, qui instruit sur le mode de vie du pays, qui m’a touchée, j’ai eu du mal à partir, à le refermer. Mais je vais le garder très précieusement….

« Le chagrin est une hirondelle, dit-il. Un jour vous vous réveillez et vous vous dites, ça y est il s’est envolé, mais il n’a fait qu’émigrer dans un autre endroit, il se réchauffe les plumes. Tôt ou tard il revient se percher de nouveau dans votre cœur. »

« Les âmes frères » de Fabrice Tassel

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Parution le 05/02/2020
Éditions Stock Arpèges

Coup de coeur version Femina

Avec son roman « Les âmes frères », Fabrice Tassel nous entraîne dans deux histoires. L’une relatant celle de la relation entre ces deux frères. L’autre, cette enquête sur une escroquerie, qui représente le fil rouge qui finalement sera, espérons le, l’occasion de retrouvailles des deux protagonistes.
« Cette colère ne date pas d’hier. Ni mon silence. Tu te souviens comme je parlais peu, même en famille ? Je redoutais d’être piégé. »

Loïs et Julien, deux frères dont l’amour fraternel n’a pas de doute, se sont petit à petit éloignés l’un de l’autre depuis quelques temps. L’un est statisticien, l’autre archéologue. Leurs récents échanges ont toujours été très brefs et leurs dernières rencontres furtives. Jusqu’au jour où Loïs reçoit une lettre de Julien, pour le moins intrigante.
Cette correspondance sera le point de départ de cette quête de la vérité dans laquelle les deux frères seront mêlés.

Toute l’intrigue tourne autour d’une fameuse statuette, la Dame de Warka, qui été subtilisée puis acquise par un certain Mr Ho. La société Endless, en charge de son assurance, est mise en cause dans ce scénario. Julien disparaît. En toute discrétion, il décide alors d’y mêler son frère et lui demande d’enquêter sur Endless.

Au-delà du jeu de piste sur lequel ils se sont lancés, j’ai beaucoup apprécié l’histoire de la relation et du passé de ces deux frères. Les blessures. L’enfance…
« Comment choyer son enfant, lui fredonner une chanson le soir après l’avoir abandonné pendant des mois ? »

Ils ont chacun une image de l’autre qui ne reflète pas toujours la réalité. Des suppositions, bâties sur des certitudes qui seront bien vite anéanties par les révélations et découvertes mutuelles.
« Nos parents m’ont jeté dans les bras de la solitude, elle ne m’a plus lâché, comme une ombre sur mon coeur. »

Le dénouement lèvera le voile posé sur l’intrigue de cette enquête fraternelle, qui n’a rien laissé au hasard…

Mr Fabrice Tassel, j’ai beaucoup apprécié de passer ces quelques pages en compagnie de ces deux frères. J’ai découvert votre plume par cette première lecture, à travers vos mots posés et justes.
« Je me suis réfugié dans les livres, j’ai gardé la douleur de la trahison de mes premiers mois comme un secret vaguement honteux. »

« Girl » de Edna O’Brien

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Éditions Sabine Wespieser
Parution le 12/09/2019

Sélection Prix des Lectrices Elle 2020

C’est difficile. Difficile d’être spectatrice passive de ce qui se déroule dans ce livre. Difficile d’être impuissante. Difficile de l’apprendre. Difficile d’en prendre conscience.
Je ne pouvais pas imaginer la puissance de ce roman, que cache ce mot unique qui compose son titre : Girl.

« Quand ils ont fait irruption dans le dortoir, on ne savait pas qui ils étaient, mais très vite on a su. On avait entendu parler d’eux et de leurs manières de brutes, mais, avant de connaître quelque chose, on ne le connaît pas. Ils avaient brûlé et pillé des villages, massacré les innocents. »
Edna O’Brien s’est inspirée de l’histoire vraie de ces jeunes filles kidnappées par Boko Haram au Nigeria. Sur leurs pas, l’auteure a revécu leur périple, au scènes retranscrites  insupportables qui ont jalonnées ce parcours chaotique.

« Maryam. J’ai ravalé mes larmes, honteuse. Qu’était-il arrivé à la fille que j’étais jadis. Disparue. Il ne restait plus d’amour en moi. Je voulais mourir. »
Arrachées à leurs familles, elles ont subi des sévices atroces. Leurs conditions de détention étaient inhumaines, au rythme des châtiments qui leur étaient réservés. Ces filles ont été métamorphosées, psychologiquement retournées, perdues, méconnaissables à leurs propres yeux.

Alors quand elles retrouvent un semblant de liberté, leur fuite dès les premières chutes de bombes, elles feront face à une autre horreur. Celle des corps. De l’incertitude. De l’inconnu. Sans destinée, un chemin s’ouvre à elles, sur lequel tout ne sera pas douceur ni confort.
« Je raconte notre capture, le travail qu’on nous a fait faire, la cuisine, le ménage, les prières, les raclées régulières, mais je ne dis rien des sauvageries dans la maison bleue. Je dis que j’ai été mariée, que j’ai accouché et comment, avec Buki, on s’est échappées quand le gouvernement a bombardé le camp. Je décris les filles mortes, par terre, et d’autres laissées derrière, tout espoir éteint. Je parle de la cahute et du feu que Buki qui a fait, comment elle a été mordue par un serpent et en est morte. »

Edna O’Brien est édifiante, de par sa démarche, ses recherches, la véracité et le juste équilibre de ses propos. J’ai été conquise, envoûtee par cette lecture, qu’il faut absolument découvrir.

« Le troupeau a fui vers où l’herbe est plus tendre, a fui le carnage et le fléau. »

« Rien n’est noir » de Claire Berest

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Éditions Stock
Parution le 21/08/2019

Sélection Prix des Lectrices Elle 2020

La connaître de renom est une chose, la découvrir en est une autre. Grâce à ce roman de Claire Berest, j’ai fait la connaissance de Frida Kahlo. J’ai découvert son histoire, ses souffrances, les difficultés auxquelles elle était  confrontée pour exercer son talent artistique.
« Alors elle commande à son père des pinceaux, des couleurs, un chevalet et de la toile. Et, d’un coup, elle se met à peindre la réalité. »

Son corps est sa prison, la peinture et son art sont son exutoire. Victime de cet accident qui l’a plongée dans d’atroces douleurs, de  nombreuses cicatrices ont marqué sa peau, sa chair, ses os.
« Elle peint pour s’abriter. Pour ne pas être seule. »

Au-delà de cette figure et ce qu’elle représente, c’est une femme. Un coeur qui bat et qui bat encore plus fort lorsqu’elle croisera la route du grand Diego Rivera. Mais rien n’est dû au hasard. Car cette rencontre elle l’a toujours espérée, un peu comme si elle avait déjà cette certitude qu’un jour elle arriverait. Il est son idole comme pour beaucoup d’autres. Déjà étudiante elle l’observait en cachette.

Sa vie change, tout bascule. Elle se livre, elle se raconte, Diego devient cette épaule qu’elle n’a plus eu pendant longtemps. Ils se marient. Deux artistes peintres en fusion. Une relation pour le moins libre, d’un homme à femmes, avec celle qui ne se laissera pas anéantir. Tout en vue sans suspens ni cachotterie.

Une belle palette de couleurs, un éventail d’émotions, le roman du tout est possible, une dimension de découverte et d’ouverture sur l’art, suscitant ma curiosité à en apprendre encore davantage sur Frida Kahlo et son oeuvre. Ce livre et sa protagoniste sont une leçon de résilience inoubliable, sous la plume fabuleuse de Claire Berest, qui trace cette histoire comme au fusain. Absolument captivant.

« Il faut dire je t’aime quand on a le temps. Après on oublie, après on part, après on meurt. »

« Et toujours les Forêts » de Sandrine Collette

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Editions JC Lattès
Parution le 02/01/2020
Sélection Prix des Lectrices Elle 2020

L’histoire de Corentin m’a bouleversée dès les premiers mots. Dès les premiers jours de sa vie fœtale, sa mère ne voulait pas de lui, son père parti.

Son parcours d’enfant balloté, non désiré par une mère démissionnaire m’a profondément touchée. Elle a finalement décidé d’abandonner son enfant aux bras d’Augustine, une vieille dame habitant le même hameau. De l’amour. Du réconfort. De l’affection. Voilà ce qu’il suffisait de lui donner.

Et c’est aux côtés de cette mère de substitution que Corentin commencera à construire sa vie, d’enfant, d’adolescent. La vie va ensuite l’éloigner d’elle, il partira pour la ville, pour poursuivre ses études, loin des Forêts, un environnement bien particulier, à part. Il faut y vivre pour comprendre ce lieu.

Corentin profite de sa jeunesse, il aime faire la fête, entouré de ses amis… Jusqu’au jour où une « chose » étrange s’abat sur la Terre, dévaste tout sur son passage. Tout est calciné. Tout est détruit. Tous les êtres vivants anéantis. Sauf quelques uns, et Corentin en fait partie. Quand il sort de son antre, ébahi par ce qu’il voit, il ne peut y croire. D’abord il ne comprend pas. Mais très vite la réalité des faits le frappe en plein visage, en plein cœur. Alors que ses quelques compagnons d’infortune partent en quête de leurs proches, Corentin ne sait en quête de qui il doit partir. Mais son cœur sait et lui dicte le chemin qu’il doit suivre, pour retrouver sa tendre Augustine.

Sur ce chemin désert, où tout est cendres, désolation, mort et solitude, Corentin ne recule devant rien. Il lutte contre tout, il fait preuve d’une force inouïe, toujours porté par cet espoir de la revoir, elle, celle qui a su l’accueillir… Aucune embûche sur son parcours ne pourrait l’arrêter… Alors que tout est gris, calciné, en noir et blanc, la moindre couleur ou petite herbe lui murmure l’infime espoir que tout peut recommencer…

Ce roman est une véritable leçon, d’amour, d’humilité, de résilience… Il est porteur de messages forts, sur une réalité qu’un trop grand nombre d’humains refuse d’admettre. Cette « chose » qui a tout soufflé sur son passage s’est aussi abattue sur moi, pendant ma lecture. J’ai moi aussi été anéantie, j’ai suivi Corentin sur son chemin, au point d’être essoufflée, par ses efforts. Et puis la tristesse m’a submergée, de me sentir si impuissante face à cette catastrophe… Tout le monde devrait lire ce livre. Visionnaire, effrayant et poignant.

« Dites-moi des choses tendres » de Cécile Hennerolles

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Éditions Eyrolles Roman
Parution le 10/10/2019

Ne cherchez pas de prénoms. Aucun personnage n’est nommé dans ce roman. Vous les découvrirez au fil de leurs destins croisés. Après tout, ce qui compte, c’est davantage de savoir qui Ils sont et ce qu’ils vivent.

Dans cette histoire, vous allez suivre 5 tranches de vies :
– un petit garçon qui va trouver son amoureuse, la conquérir et goûter aux joies et peines des premiers amours ;
– une jeune femme, désemparée après sa séparation et qui traîne au « lavomatic »… où elle rencontrera un ami… et plus si affinités ;
– un couple au mariage au long cours… ou raccourci, sur lequel un diagnostic pèsera de tout son poids…

Et les autres que vous decouvrirez lors de votre lecture, de ce livre que j’ai beaucoup apprécié. Par la justesse des mots, la proximité des personnages qui sont des gens comme nous… Comment manifester les sentiments envers les autres ? Une leçon de vie, d’amour, de courage et de résilience.

A vous de faire leur connaissance…

« L’habitude des bêtes » de Lise Tremblay

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Éditions Delcourt
Parution le 22/08/2018

Je veux aller dans ce village. Je veux rencontrer ses habitants, caresser Dan une dernière fois avant qu’il s’en aille, visiter le chalet de Benoît, tenir la main de Mina et l’écouter me raconter ce qu’elle voudra. Ils m’ont si bien accueillie parmi eux, ils m’ont ouvert leurs portes et leurs coeurs, ils m’ont raconté leurs vies et leurs peines… Je m’y suis sentie si bien…
Cette ambiance, ces paysages qu’on imagine… ce livre est trop court et c’est bien dommage…
Je me serai bien volontiers attardée encore et encore à leurs côtés.

Vous vous demandez de quoi parle donc ce petit bijou qui a eu un tel effet ? Parce qu’il aborde aussi bien la vie que la mort, l’amour, la fuite, la nature… Comment l’arrivée de Dan dans la vie de Benoît a-t-elle pu métamorphoser cet homme ? Croire en la puissance des animaux.
« Dan est venu s’asseoir à côté de moi sur le sofa. J’ai dû l’aider à grimper. Les larmes me sont montées aux yeux et je n’ai pas lutté. »
Mais son fidèle compagnon est gravement malade, Odette, la vétérinaire, en prend grand soin et apporte tout son soutien à Benoît.
« Elle a eu un geste étonnant, elle m’a caressé la joue. Elle avait trop l’habitude des bêtes. »
Parce qu’il a été aussi ce père absent, toujours parti, dont Carole, sa fille, a subi le manque d’affection. Alors, est-il toujours temps de rattraper les instants perdus ?
Le tout sur fond de traque des loups, secouant le village et provocant comme une guerre des clans, ravivant les animosités plus ou moins cachées.

Je ne peux que vous inviter, très vivement, à le lire, mais surtout à le savourer. Prenez votre temps. Comme adossé à un sapin québécois « d’icitte » comme ils disent, pour sentir la force de cette histoire.

« Un jour, on m’avait donné un chien et j’avais changé. »