« La traversée du Paradis » de Antoine Rault

Éditions Albin Michel
Sélection coup de coeur lectrices Femina Mai 2018 – Parution le 28/03/2018

Un passé de guerre. Un passé blessé. Un passé meurtri. Des vies qui se croisent et se séparent. Des identités qui s’effacent.

« Il n’avait jamais été si près d’endosser la vie de Gustav et c’était précisément à cet instant qu’il en éprouvait toute la difficulté. »

Charles n’est plus Charles. Il est Gustav. D’ailleurs il ne sait plus lui-même qui il est vraiment. Tout a été dissipé. Enfoui…
Cet oubli que Mona, comme une mère empruntée, s’évertue à endiguer. Après tout, quelque part, Gustav est son fils…
Mais il ne va pas rester à ces côtés. Un voyage l’attend : une quête de vérité, la recherche d’un amour perdu à retrouver, une fuite vers une vie meilleure… en compagnie de Dieter et Pavel, ses amis de toujours. Le tout sur fond de guerre et de terreur. De peur. De pouvoir.
Cette traversée du paradis serait plutôt celle de l’enfer… semée d’embûches, de rencontres diverses et variées, de froid et de faim…
Atteindront-ils leur but ? Le paradis est-il vraiment au bout de leur chemin ? Charles / Gustav saura-t-il un jour qui il est vraiment ?

Lorsque vous apercevrez sa belle couverture sur une étagère, n’hésitez pas, emmenez le et prenez le temps de vous imprégner de son ambiance, de son contexte. Une histoire fabuleuse, pleine de courage, d’amour, de force. Ne passez pas à côté sans l’emporter avec vous.

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« Une bouche sans personne » de Gilles Marchand

Editions Points – #PMR2018

Pour la 2ème fois, je déclare Gilles Marchand « coupable », de ce qu’il inflige à ses lecteurs… Il pourrait juste raconter cette histoire, celle de « l’homme et sa cicatrice » dissimulée sous son écharpe ! Il n’en est rien. Pourquoi faire simple quand on peut faire poétique ?

« Je ne suis plus qu’une bouche, une espèce de lien avec un autre temps qui se dépossède de ce qu’il a sur le cœur. »

Quand l’imaginaire trouve parfaitement sa place dans ce roman, pour embellir la réalité, surtout lorsqu’elle est si sombre ?

« Il a fait en sorte que le chemin sur lequel il m’accompagnait soit le plus heureux possible. Pour cela il fallait travestir un peu la réalité… »

Un bout de tissu qui ne cache pas qu’une blessure physique, mais aussi et surtout des blessures psychiques, mentales, d’antan… Ses souvenirs du passé, dont les bruits, les odeurs, les cris hantent toujours son présent. Son entourage amical favorise l’ouverture du placard qui les renferme, dans lequel s’amoncellent ce vécu, cette horreur, cette douleur lancinante, qui ont laissé sur lui cette empreinte, si difficile à porter.

« Lorsqu’on a une dizaine d’années, on ne supporte pas la différence. Surtout lorsqu’elle est laide. »

Petit à petit, il va s’en libérer. Narrer. Comme un besoin de dire les choses, de poser des mots sur cette différence qu’est la sienne. Qu’il porte depuis son plus jeune âge, qu’il camouffle pour se protéger du regard des autres. Alors il dévoile ce qu’il a si longtemps gardé enseveli en lui… Pierre-Jean son grand-père, la guerre, la main de sa mère qu’il finira par lâcher…

« Que mon visage n’était pas le reflet de mon cerveau. Mon apparence avait été démolie, mais la destruction s’arrêtait là. »

« Les enfants différents sont à part. »

« Et mon moule personnel était sacrément ébréché. »

C’est tout un monde dans lequel on pénètre. Une atmosphère. Ne pas trop en dire, pour vous laisser le découvrir. Juste vous inciter à le lire. Comment décrire ce qu’il nous fait ressentir ? Toujours sans trop en dire… Laissez-vous guider, embarquer à bord de l’univers de Gilles Marchand, sur ses ailes, où le voyage et les rencontres vous enchanteront.

« Ne pas s’encombrer de la réalité, transformer son présent pour oublier son passé. »

Subjuguée. Touchée. Charmée. Avec cette arrière-goût de « pas assez »… Emue. Un coup au cœur, d’une écriture divine. Besoin d’un temps pour le digérer, redescendre et trouver les mots à poser sur ses maux à lui…

Merci aux Editions Points et au PMR2018 pour cette intense escapade… Quant à Gilles Marchand… ah Gilles Marchand… Que dire sinon « Hâte que nos chemins se croisent un jour » !

une bouche sans personne et oradour

« Où passe l’aiguille » de Véronique Mougin

Editions Flammarion – Parution le 31 Janvier 2018
Masse critique et rencontre auteur Babélio

Il y a de ces livres qui nous chamboulent, nous bouleversent. De ces livres pour lesquels on cherche, pendant des jours, les mots justes, pour les raconter, les mettre à l’honneur et communiquer notre ressenti au fil de leurs pages.
Partager le chemin sur lequel la famille Kiss nous emmène, une route chaotique sur laquelle on fera connaissance, entre autres, avec Tomi. Un début aux apparences somme toute assez banales, des enfants qui jouent, en toute insouciance. En pleine guerre. 1944.
Fils de père tailleur, Tomi déteste coudre. La couture l’indiffère, une fuite incessante fasse à la volonté de son père de lui transmettre son savoir. Et pourtant… Il en reviendra…
Et puis, un mauvais jour tant redouté, leur vie bascule, les nazis croisent leur route. Une rafle. On les enlève. Les semeurs de terreur sont partout. La famille Kiss se retrouve dans la spirale infernale et terrible de la déportation.
On a beau lire des livres et des livres sur ce thème, à chaque fois, l’horreur nous terrasse.
« Je n’ai jamais vu un endroit pareil. Personne n’en a jamais vu, ni même pensé, imaginé ou cauchemardé. C’est une sorte de prison, en bien pire. Un camp de travail, sauf que le travail en question te tue. Un asile de fous tenu par les porcs les plus sadiques que la terre ait portés… »
Femmes et filles sont aussitôt séparées des maris et fils… à jamais.
Lorsque le père et le fils se retrouvent face à cette « nouvelle vie » exécrable, féroce, violente, dégradante, leur union fera leur force. Leur lien familial, mais aussi leurs amis, seront leur salut. Et la couture, leur bouée de sauvetage… Tomi sera transporté par cette découverte… sa métamorphose, son avenir….

Ce livre raconte une histoire vraie. Basée sur les souvenirs de son cousin Tomi, Véronique Mougin n’avait pas envie d’une bio ou d’un témoignage. Comme une nécessité qu’il réussisse à parler aux ados d’aujourd’hui… En moins poussiéreux… Comme une envie de mettre en corrélation sa vie d’ado avec celle de ceux d’aujourd’hui. Donner une vision de sa vie comme un voyage. Il trouve enfin sa place dans cette maison de couture. Le chemin malgré les traumatismes à cet âge et comment se fabrique un homme alors que son destin bascule. « Les moments chauds ». Véronique Mougin souhaitait faire parler les autres personnages pour ne pas entendre que la voix de son cousin. Dans cette histoire, l’aspect de groupe, d’être ensemble était primordial. Toutes les créations de Tomi ont été prises en photo, ce qui a aidé à illustrer ses écrits. Elle a eu aussi la chance de rencontrer le fils de Ted Lapidus qui l’a aidée pour les aspects techniques liés à la haute couture.
Pour Tomi, se consacrer à la beauté a été sa revanche, et la couture sa thérapie.
« Le vêtement aide à vivre » selon Tomi.

Tout comme je l’ai été moi-même, transportée tout au long de cette lecture, par la force de cette histoire, la force de l’écriture de Véronique Mougin, qui a si habilement su retranscrire les souvenirs de son cousin au cœur de ces pages. En dépit de la noirceur de ce tableau, j’ai, dès le départ et sans cesse, toujours eu cette sensation de la présence d’une lumière… Une lecture qui laissera une empreinte indélébile, pour longtemps, que je vous conseille vivement de découvrir.
Je remercie Babélio, dans le cadre de leur masse critique, pour l’opportunité qu’ils m’ont offert de vivre ce voyage époustouflant, sans oublier Véronique Mougin, que j’ai eu la chance de rencontrer ; merci Véronique aussi pour nos échanges pendant l’évolution de ma lecture.

« Je suis dans l’atelier de mon père…. Au cœur d’un pays familier, au creux ouaté du tissus, sous la trame serrée des miens, dans le droit fil, là où passe l’aiguille. Chez nous. »

« La vérité : quand je couds, je n’ai pas de visions. Je ne revois pas le camp, les punitions, l’appel ou pire. Je me concentre, l’aiguille passe et repasse, chaque geste mille fois répété et doucement je deviens le fil…Lorsque je travaille, comme quand je danse, j’oublie ».

« Je pensais qu’alors les mots sortis de moi refroidiraient ma colère et me délivreraient des morts, qu’ils prendraient sur eux ma douleur. En vérité, l’inverse se produit. A mesure que mon écriture s’améliore mon chagrin augmente… ».

« Et contrairement à ce que dit le proverbe on ne sait jamais, jamais entends-tu, où passera l’aiguille. Moi je parle la couture couramment mais tu traduiras ça comme il faut dans la langue des livres… ».

Les mots de l’auteure… à l’occasion de sa rencontre…

– Comment est née la volonté de coucher cette histoire sur le papier ?
Petite fille et nièce de déportés, Véronique Mougin s’est sentie responsable de transmettre l’histoire léguée. Ce livre a été fait avec ses moyens. Véronique Mougin a la conviction que cette histoire est aussi une affaire de résilience. Avec la crise de la quarantaine revisiter son arbre généalogique et ses fantômes. Véronique Mougin a plus fréquenté son cousin qui se dit qu’à 89 ans il était temps.

– Dans ce livre, y a-t-il une part de fiction ? Si oui laquelle ?
Il faut éviter de donner prise à la contestation, pas de remise en cause de l’histoire et respecter la réalité historique. Il est important de visiter les lieux, écouter et retranscrire les souvenirs de Tomi… Comme un sentiment de plus de liberté après la libération pour raconter la Shoah pour être entendu. Seuls quelques artifices ont été intégrés pour étoffer la part de récit de ce roman.

– Comment a été perçu ce livre par la famille, lors de sa parution ? Par le cousin Tomi ?
Il n’a pas voulu lire le manuscrit car il n’avait pas envie de relire les faits réels déjà connus de lui mais depuis quelques temps il le lit tous les jours… Il est soulagé d’avoir fait quelque chose qui va rester pour rendre hommage à son travail de créateur, dont il est fier. Mais Tomi refoule sans cesse le fait d’être juif par peur qu’on se venge.

– Pourquoi ce titre ?
Cet intrigant proverbe signifie « Tel père tel fils », là où passe le père, le fils suit. Une référence double, non seulement à la couture mais aussi à l’aiguille tatouant les juifs déportés.

– Je suppose qu’écrire sur un tel sujet, surtout sur un proche, est très difficile. Qu’avez-vous ressenti lors de l’écriture ?
L’histoire mérite le travail réalisé. C’est une bonne histoire qui peut divertir les lecteurs. La partie documentaire est plus difficile, réaliser que tout s’est vraiment passé, les faits à transmettre aux enfants. Ressentir une prise de conscience. Avoir une vision différente de la Hongrie. La difficulté était davantage psychologique et professionnelle à écrire sur les camps, les scènes déjà tellement écrites. Un grand plaisir à revivre les fin des années 40 à Paris, le milieu des petites mains de la haute couture. La magie de la mode…

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« Dans l’ombre » de Arnaldur Indridason

En temps de guerre. À Reykjavik, où le cadavre d’un homme a été découvert dans un appartement, une balle dans la tête et une croix nazie dessinée de son sang sur son front.

L’île est dépassée par l’arrivée massive de soldats, qui sèment la discorde parmi les habitants, surtout chez les femmes qui se laissent séduire et se glissent « dans la situation ».

Les deux corps de police, criminelle et militaire, unissent leurs forces pour mener cette enquête inédite, où sur le terrain se retrouvent Flovent et Thorson.

Au fil de l’avancée des investigations, on découvre et cerne progressivement les personnages, qui ils sont, qui ils étaient, et leurs histoires ressurgissent des méandres du passé : l’abus de pouvoir des écoliers d’antan, l’affreuse quête de la « pureté aryenne » inhumaine, aux conséquences dramatiques sur les victimes qui en furent les cobayes.

Il y est question de double vie, d’espionnage, de trahison, de manipulation et de vengeance, mais aussi de liens brisés entre un père et son fils, que l’enfance malmenée et abusée a détruit à jamais.

Lors de cette lecture, le lecteur peut ressentir plusieurs sentiments : le 1er lié à l’inconfort de l’atmosphère pesante et l’environnement du temps de guerre ; puis l’enquête démarre, bien menée, palpitante, pleine de suspens, où à maintes reprises on se persuade de l’avoir trouvé, ce coupable ; mais c’est sans compter sur la fin, qui est somme toute assez frustrante, comme peut l’être une trilogie dont ici est le 1er tome.

Arnaldur Indridason reste un des maîtres incontesté du polar nordique, dont la plume glaçante nous mène toujours sur des chemins inattendus… Même lorsque la fin reste suspendue dans le temps… Patience… Rendez-vous en octobre 2017 !

Merci à lecteurs.com pour cette nouvelle expérience littéraire.

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